Phillipe Dupont (entraineur) : “Je suis vraiment inquiet pour Makhloufi !”

Philippe Dupont est entraîneur national français du demi-fond à la Fédération française d’athlétisme. Il est l’entraîneur de Mahiedine Mekhissi, double vice-champion olympique du 3000 m et l’entraîneur du champion olympique algérien du 1500 m Taoufik Makhloufi. Dans cette entretien exclusif accordé à Liberté, il tire la sonnette d’alarme sur le retard accusé par Makhloufi dans la préparation pour les Jeux olympiques de Rio.

Liberté : Tout d’abord M. Dupont peut-on connaître votre sentiment concernant  l’athlète Taoufik Makhloufi ?
Philippe Dupont : Taoufik Makhloufi est assurément une personne très attachante, qui a des valeurs. Comme vous dites chez vous en Algérie, c’est une bonne personne à laquelle on s’attache vite. Personnellement, j’ai beaucoup de plaisir à travailler avec lui. C’est aussi un athlète de haut niveau, un professionnel qui ne rechigne pas au travail mais qui réfléchit. C’est-à-dire que Makhloufi a besoin d’être dans des conditions psychologiques favorables pour donner le meilleur de lui-même. C’est une sorte de machine capable de faire des merveilles, mais qui peut aussi être déréglée par des tracasseries administratives et par manque de soutien de son entourage immédiat. Makhloufi, quand il est mis dans des conditions de préparation idéales, c’est-à-dire qu’il ne se soucie que de son travail sur le terrain, il peut faire des choses fantastiques. Par exemple, quand il m’a rejoint, le printemps dernier pour préparer les Championnats du monde de Pékin, je peux vous dire que pendant cinq mois, il a bossé durement. Il a souvent terminé ses séances d’entraînement très fatigué, car il était dans une période d’inactivité et il en voulait tellement. Il a beaucoup souffert à l’entraînement pour être à la hauteur à Pékin, et beaucoup en Algérie n’ont pas tellement fait écho de ses sacrifices.

Et si vous deviez le comparer à d’autres athlètes de renom que vous avez sous la coupe …
Comme Mahiedine Mekhissi ?

Oui ou d’autres que vous dirigez au sein de l’équipe de France ?
Il est clair que Taoufik Makhloufi fait partie de la race des athlètes de haut niveau dans le demi-fond mondial. C’est tout de même le champion olympique du 1500 m dont on parle là ; je le répète quand il est mis dans des conditions favorables, il peut être parmi les meilleurs de ce monde dans le demi-fond et çà ce n’est pas rien. Et puis depuis son arrivée avec nous, il s’est surtout bien intégré.

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Taoufik Makhloufi à Pékin avec son entraineur et son kiné

Maintenant, si vous voulez bien M. Dupont, avant d’arriver à la préparation des prochains Jeux olympiques de Rio,  je voudrais revenir sur l’arrivée de Makhloufi au sein de votre groupe d’athlètes pour la préparation des Championnats du monde de Pékin : Dans quel état est justement arrivé Makhloufi lors du début de la préparation ?
Je ne vais pas juger la préparation antérieure mais entre le mois d’avril et la période des Championnats du monde de Pékin qui ont eu lieu en août, c’est-à-dire quatre mois et demi de préparation, et avec la préparation j’allais dire accélérée qui a été faite, je peux vous dire que c’est un miracle. Je me rappelle au mois de mars, Taoufik me posait la question s’il pouvait encore viser le rang de champion du monde, preuve qu’il voulait encore se défoncer pour ce titre. Ce qu’il a fait d’ailleurs en termes de préparation même si le résultat n’a pas suivi. Je lui disais déjà honnêtement que ce sera difficile. Ce n’est pas évident. Mais au bout de trois mois de travail, il réalise un chrono de 2’13″00 au 1000 m, soit la quatrième performance mondiale de l’Histoire (NDLR: Makhloufi a aussi battu le record d’Algérie de Morceli !), en trois mois et demi, il fait 3’28″75, soit le septième meilleure performeurs mondiales de tous les temps au 1500 m. Pour moi, c’est tout simplement miraculeux. Après, c’est vrai, il y a eu les Championnats du monde, et cette quatrième place. Je comprends qu’en Algérie, c’est une grosse déception, beaucoup d’espoirs reposaient sur lui pour une médaille. C’est l’espoir de tout le peuple qui l’a vu triompher à Londres. Mais, il faut savoir que c’est aussi une déception pour moi et pour Makhloufi lui-même. Mais, en même temps être quatrième dans un championnat du monde très relevé, ce n’est pas mauvais non plus. Compte tenu du peu de temps durant lequel nous avons travaillé ensemble et eu égard surtout au niveau exceptionnel qu’a connu cette année le 1500 m. Parmi les six premiers, tous ont fait moins de 3’30″00. Pour moi, jamais il n’y a eu un niveau aussi élevé. Le champion du monde Kiprop a fait 3’26 soit près du record du monde de Hicham El-Guerrouj (Kiplagat a fait 3’27). Donc à mon avis, il n’y a pas de honte à être quatrième à un championnat du monde d’un niveau aussi élevé.

Et si on revenait sur l’aspect technique de la course effectuée par Makhloufi en finale des championnats du monde. Ne pensez-vous pas que l’athlète algérien a pris des risques avant de se faire devancer ?  
Toufik Mekhloufi, deuxième meilleure performance mondiale au 1500 m, ne pouvait effectivement que viser le podium. C’est à cette place-là au minimum que les spécialistes l’attendaient. Maintenant, c’est vrai peut-être que Mekhloufi n’aurait pas dû prendre autant de risques comme vous dites et mener sa course autrement, en tous cas différemment de celle des Jeux olympiques de Londres. En fait, Taoufik a voulu rééditer la même course, la même performance mais les choses ne se sont pas déroulées comme il le prévoyait. Or, à mon avis, il fallait courir différemment, car la course à Pékin était beaucoup plus dense qu’à Londres. Je suis du reste convaincu qu’en prenant moins de risques, il aurait pu largement prétendre au podium et peut-être même gagner la course. Mais je le répète, quatrième dans un championnat du monde, ce n’est pas rien, il ne faut pas que les Algériens fassent la fine bouche sur une telle performance.

C’est-à-dire que si Makhloufi avait entamé la préparation des championnats du monde plus tôt avec vous, il aurait pu, selon vous, faire beaucoup mieux à Pékin qu’une quatrième place. C’est cela ?
Absolument !

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Tout à l’heure, vous évoquiez le fait que Makhloufi fonctionne au mental et qu’il peut être perturbé par des tracasseries, pouvez-vous être plus explicite ?
Makhloufi, c’est quelqu’un de très sensible, il est très marqué par le côté affectif, c’est un passionné. Il a tout le temps besoin d’être soutenu, pas spécialement matériellement, mais moralement. C’est quelqu’un qui aime son pays et qui attend légitiment que son pays lui témoigne davantage de soutien et d’amour. C’est comme s’il ressentait un déficit à ce niveau-là.

Makhloufi a besoin de reconnaissance aussi…
Sûrement, il parle d’ailleurs assez souvent de cette reconnaissance et du fait franchement qu’il ressent en Algérie un manque de confiance à son égard. Il me dit souvent que “je suis un champion olympique” et que “j’ai besoin d’aller plus loin pour mon pays pour marquer l’histoire de l’athlétisme algérien”. Il est terriblement motivé pour ça, mais voilà, il répète aussi qu’en Algérie, on lui fait pas tellement confiance. C’est pour moi énigmatique et désolant.

Vous faites allusion bien sûr aux responsables de l’athlétisme algérien et du sport en général, quand vous évoquez ce manque de confiance, c’est bien cela ?
Sûrement ! Vous savez, je discute avec lui et souvent je le sens un peu blessé par ce manque de considération.

Et à ce titre, il vous a sûrement parlé aussi des tracasseries qu’il a eues avec le MJS et la fédération d’athlétisme avant de vous rejoindre au mois de mars dernier, n’est-ce pas ?
Ah oui, il en a parlé et pendant longtemps. Il ne comprend pas comment des responsables algériens peuvent mettre les bâtons dans les roues à un potentiel médaillable aux championnats du monde. Pour Makhloufi, ces tracasseries l’ont empêché de démarrer plus tôt la préparation et surtout d’arriver à Pékin avec une préparation optimale. En revanche, ce dont j’ai peur surtout aujourd’hui, c’est le fait de revoir ce scénario se reproduire avant les prochains Jeux olympiques de Rio, car au train où vont les choses, je suis vraiment inquiet pour Makhloufi.

C’est-à-dire ?
J’ai eu récemment Makhloufi au téléphone et je lui ai dit texto que cela ne pouvait pas continuer comme ça en termes de préparation. Il faut savoir que Makhloufi a déjà raté un stage très important de développement général que j’ai organisé avec de grands athlètes français dont Mekhissi, au Portugal, pendant deux semaines. Il était vital qu’il soit là. Je voulais absolument qu’il travaille avec Mahiedine Mekhissi pour optimiser la préparation et je suis déçu qu’il n’ait pas pu être de ce regroupement. Pis, je suis même pas sûr qu’il puisse être présent pour le second stage prévu au mois de janvier en Afrique du Sud. C’est inquiétant. Alors qu’il fallait reprendre le travail au mois de novembre, Makhloufi est aux abonnés absents pour des raisons futiles. (NDLR: Makhloufi vient tout juste d’obtenir son visa Schengen pour l’Europe mais attend encore son visa pour l’Afrique du Sud et surtout son dossier de sortie du MJS pour payer son stage de préparation à l’étranger)

makhloufi

Justement est-ce que vous savez pourquoi Makhloufi ne vous pas encore rejoint pour reprendre la préparation pour les Jeux olympiques ?
Il m’a parlé d’un problème de visa qui l’empêche de voyager. C’est vrai, je pense que c’est un problème compliqué surtout en ce moment, mais j’ai du mal aussi à comprendre qu’il faille plus d’un mois pour obtenir un visa de longue durée à un athlète de la trempe de Makhloufi qui normalement doit pouvoir voyager comme il le veut. Je me pose une question en fait : si Taoufik Makhloufi qui doit défendre dans six mois un titre olympique ne peut pas avoir un visa en moins d’un mois, qui peut l’avoir ?
Il faut savoir que tous les adversaires de Makhloufi ont déjà repris les entraînements, et ce, depuis un bon bout de temps, alors que, lui, il se bat pour avoir un visa, ce qui n’est même pas de sa responsabilité à vrai dire. Un athlète du standing de Makhloufi doit être soutenu, encadré, il ne doit manquer de rien, c’est son droit, c’est l’une des rares chances de l’Algérie aux Jeux olympiques. Or, j’ai envoyé un programme de préparation pour Makhloufi en Algérie, mais là il me dit qu’il a du mal à le respecter car il n’est pas dans des conditions psychologiques adéquates.
C’est inquiétant ! Pour ma part, je ne veux pas faire du n’importe quoi à six mois des Jeux olympiques et c’est pour cela que je tire la sonnette d’alarme !

Donc pour vous si Makhloufi n’est pas présent au stage du mois de janvier en Afrique du Sud, on peut dire que c’est foutu pour les Jeux olympiques…
C’est clair, déjà qu’on est en retard sur le programme établi, de là à rater le stage de l’Afrique du Sud, il ne faudra pas dès lors se faire trop d’illusions à Rio.
Cela les Algériens doivent le savoir et dés maintenant. J’espère que les choses vont s’améliorer dans un futur très proche et que les responsables algériens puissent faire quelque chose pour Makhloufi qui, je suppose, est une idole dans son pays. À vrai dire si les Algériens ne font rien pour Makhloufi qui le ferait à leur place.

Bonus : Makhloufi au cross de  Djelfa avec les enfants

Entretien réalisé par Samir Lamari,

pour Liberté Algérie

  • Amar Querty

    pauvre Makhloufi, un immense talent victime de l’incompétence des dirigeants sportifs algériens

    • Salut

      Il n’est pas le seul. Durant mon jeune age, j’ai invite deux villageois a venir faire du cross avec nous au niveau national algerien. Je ne les connaissais pas mais le hasard a fait qu’on s’est croise et discute un peu pour en aboutir a cette invitation. L’un des deux villageois s’appelait Omri. Parmi nous etait un grand crossman algerien, Guemar. Omri a remporte la course de loin!!! et son camarade n’etait pas loin non plus. Guemar est arrive 2eme bien derriere. Omri a contimue a faire du cross peut-etre 4 fois , puis il a disparu – Il n’y a eu no suivi ni rien. Guemar etait lyceen donc il faisait les cross inter-lycees. Omri, quant a lui, n’allait pas au lycee . Il a ete oublie. Je pense que c’etait en 1967 a 70. Il y a tres longtemps.
      Il n’y a pas de suivi en Algerie. Il y a des haut-plateaux pour les entrainements.

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