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Kamel Lemoui, le professeur d’EPS au parcours hors norme

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L’ancien sélectionneur national dans les années 80, Kamel Lemoui est décédé ce lundi à Paris (France) à l’âge de 83 ans, a annoncé le MC Alger son ancien club. Ancien gardien de but et milieu de terrain international, professeur d’EPS et entraineur à succès de clubs, Kamel Lemoui a vécu une carrière très riche. La Gazette du Fennec rend un hommage à ce grand monsieur du football algérien à travers un récit de notre ami historien Stanislas Frenkiel.

Ancien international, le défunt, natif de Batna, a débuté sa carrière de footballeur dans la catégorie juniors en France, avant de regagner le pays où il a évolué successivement à l’US Biskra (1962-1964), le MC Alger (1964-1966), le CR Belouizdad (1967-1968), l’O. Médéa (1968-1970) et la JS El Biar (1970-1972). En tant qu’entraîneur, il a dirigé la barre technique du MC Alger, du CR Belouizdad, du Ahly Tripoli (Libye) et de Sharjah SC (Émirats arabes).

A coté de sa carrière d’entraineur en clubs il a également été chargé par la FAF de conduire les sélections de jeunes (juniors et espoirs) pour ensuite diriger les A entre juillet 1988 et octobre 1989. Il a été limogé au lendemain du match nul concédé par les Verts à Constantine face à l’Égypte en match aller du dernier tour de qualifications au Mondial italien en 1990. Il décide de quitter le milieu du football algérien au début des années 90 pour s’installer durablement en France où il rendit l’âme ce lundi 3 janvier 2021.

Le parcours de Lemoui raconté par Stanislas Frenkiel

Kamel Lemoui*, né dans la « petite ville de Batna dans les Aurès » en 1939, est le cadet d’une fratrie de quatre. Contrairement aux autres footballeurs rencontrés, il est élevé « dans une famille assez aisée où l’on n’est pas dans le besoin ». Son père, un ancien combattant qui a obtenu la légion d’Honneur, travaille dans l’administration française et a un poste à responsabilités : « il était responsable administratif de gestion de toute une région ». La mère est au foyer… Au sein de la « maison individuelle », on parle arabe (avec bien évidemment quelques mots de français). L’éducation au respect, à l’honnêteté teintée de religion (« ça se faisait naturellement, on baignait dedans ») est inculquée. A la maison, grâce au tourne-disque et à la radio, il écoute les grands chanteurs français et américains comme Elvis Priestley ou Charles Aznavour. En achetant et en se faisant prêter des revues spécialisées ou non (du Journal Mickey à France- Football, vu comme un « livre de chevet »), il dévore les symboles de la culture occidentale (comme le cinéma qu’il fréquente) et rêve de « devenir un grand joueur de foot ». Les exploits de René Vignal (il placarde sa chambre de posters de ce célèbre portier) ou de la « perle noire » Larbi Ben Barek ne le laissent pas insensibles. Les rapports avec les colons ne sont pas rares. Il affirme : « mon père travaillait avec eux. Il n’y avait pas cette notion de racisme. Moi, j’ai une famille juive, Zayeb qui vivait pratiquement tous les jours chez nous… C’était des familles qui venaient chez nous, qui mangeaient… Ils faisaient partie de la famille. J’ai jamais dit que c’était des juifs ou… Quand aux Européens, les Européens, ils étaient un peu en retrait, on ne se fréquentait pas beaucoup ». Plus tard, il jouera avec eux quand il évoluera avec l’A.S. Batna, sans les revoir en dehors du club… Il passe seulement quelques années dans le mouvement scout musulman, trop occupé par le football qu’il découvre comme tous les autres Algériens dans la rue avant de devenir selon lui la « vedette du quartier ». Plus précisément, il apprend le football dans les « terrains vagues et la cour de récréation »… De plus, Kamel Lemoui grandit dans une famille peu sportive.

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Cependant, la relation qu’il tisse avec son oncle après le décès de son père (il a alors onze ans) est remarquable. En effet, cet oncle va s’occuper de son éducation physique mais également renforcer ses croyances en son talent. Écoutons le évoquer sa mémoire : « mon oncle était commis greffier au Ministère de la Justice. Il faisait de l’athlétisme. J’aimais le football mais il m’expliquait, il me dit : « tu sais, il faut que tu sois fort, il faut que tu courres tout ça ». Donc, tous les matins de bonne heure, je courrais avec lui, au stade. Moi, j’étais un petit peu… C’est lui qui m’a transmis le virus. C’était permanent chez lui. On parlait football. Depuis l’âge de 10 ans, il est resté avec moi quelques années. J’étais son copain, c’était mon confident, c’était… Et puis c’était, presque conditionné : « tu seras le bon footballeur, tu seras un grand joueur»… Il me surnommait aussi «Vignal», toutes les semaines, il m’achetait France-Football »…

D’un point de vue scolaire, il fréquente l’école primaire « indigène » puis grâce à son père, est ensuite scolarisé avec des Français d’Algérie. Un instituteur français passionné de football le convoque dans l’équipe scolaire qu’il vient de former. Le jeune Kamel remporte le Championnat scolaire régional. Contrairement à ce qu’il affirme, sa venue dans le club européen de l’A.S. Batna, dirigé par le maire de la ville, n’est pas du à un « simple hasard. Lorsque je jouais un match scolaire, il y avait le maire de Batna qui était venu nous voir. Avant la fin du match, il a dit : « vous m’amenez ce gosse, là… » C’était moi. C’est comme ça qu’un dirigeant m’a dit : « le maire veut te voir. » Le maire m’a demandé : « où tu habites, tout ça ? T’es le fils untel ? » « Oui. » On a parlé du décès de mon père. Il m’a dit : « à partir d’aujourd’hui, tu ne vas plus jouer dans la rue. Tu vas signer dans le club ta première licence en minime. Pendant la période de vacances, tu viendras, tu vas faire des travaux de bureau »… Bureau Urbaine et La Seine, une assurance qui existe toujours en France ».

Pris sous l’aile de ce charismatique Président qui lui offre un travail (« à la fin des vacances, il envoyait dans une enveloppe l’argent à ma mère ») dès 1951, il ne joue plus dans la rue et s’« organise ». Sa progression est fulgurante et à l’âge de quinze ans, joue déjà avec l’équipe senior, l’équipe fanion. Il raconte : « un jour, le gardien de Batna était blessé. Il fallait tout de suite trouver un gardien, ils m’ont fait un surclassement et j’ai joué mon premier match gardien de but ». Son nouveau plaisir, lire et relire son nom dans un article de « La Dépêche de Constantine ». Malgré les nouvelles convoitises du club musulman de la ville, le C.A. Batna, il a l’intuition qu’il doit rester à l’A.S. Batna. « Moi, je me suis retrouvé dans de meilleures conditions. Le C.A.B., à l’époque, ils avaient beaucoup de difficultés. Je sentais que les conditions étaient meilleures. Je commençais à jouer en senior. On allait quand même dans les endroits intéressants, les hôtels intéressants. L’A.S. Batna avait les moyens ». Mais pour la première fois, en 1955, il va quitter l’Algérie pour Paris (bateau Alger-Marseille). Dans quel contexte ?

kamel lemoui avec hacen lalmas

Dans un contexte évident de discriminations mais aussi de Guerre d’Algérie : « nous, on commençait à militer tout ça et ils craignaient beaucoup que les jeunes rejoignent le maquis. J’ai eu beaucoup de copains qui ont été éliminés comme ça… Ça, ça fait un peu partie des évènements… Et le maire de Batna, à un moment donné, est venu voir ma mère et lui a dit : « ton fils, s’il reste à Batna, il risque pas de rester vivant » ». A Paris, il doit retrouver des amis de Batna et se rend au Racing. Il fait un essai concluant : « ils voulaient me prendre en charge et m’ont même donné la carte d’accès au Siège ». L’affaire est presque conclue quand un inconnu se présente à lui : Monsieur Panticelli, ancien joueur de l’A.S. Batna mais aussi du C.A. Paris et qui est alors entraîneur et président du club amateur de Beauvais. Il avait donc été prévenu par le maire de Batna -avec qui il avait encore des contacts- de l’arrivée de ce jeune footballeur algérien en métropole. « Monsieur Panticelli arrive, il me dit : « c’est Monsieur Lemoui* ? » « Oui. » « Amenez vos bagages. » C’était la surprise… Je ne m’y attendais pas du tout mais j’avais confiance. Et c’est là où j’ai fait carrière avec Beauvais. Bon, après, par la suite, ils m’ont aidé : à tout point de vue, étude, stabilité, tout, tout, je dirais merci beaucoup à ces gens là ». Pris en charge et hébergé dans une pension familiale, il se sent « intégré, peut-être même plus qu’en Algérie. J’étais l’enfant de Beauvais et j’allais devenir l’enfant de Béziers ». Même s’il subit quelques discriminations (« des remarques racistes, on vous traite de « bougnoule » »), il se dit « heureux » dans ses clubs métropolitains.

A l’aube de la saison 1958-1959, alors qu’il est sollicité par l’A.S. Troyes, il choisit de rejoindre son modèle René Vignal à Béziers. Un match réussi contre le Toulouse F.C. en guise d’essai et il signe à Béziers. Le club de Beauvais perçoit alors une rondelette somme d’argent. Il rejoint alors trois de ses compatriotes algériens : Saïd Amara*, Sadek Boukhalfa et Boudjemaa Bourtal mais il a alors « beaucoup plus de copains européens ». A l’image d’un champ sportif concurrentiel où la notion de « relations humaines » a (encore) toute sa part, l’accueil de son entraîneur Aimé Louik l’a marqué à jamais : « quand j’avais des problèmes, j’étais un jeune homme quand même, un jeune homme, il a pas mal d’étapes dans sa vie, il est amoureux, il a des conflits de personnes etcetera mais lui me comprenait. Il me comprenait à tout moment. Dès qu’il sentait que ça n’allait pas, il me disait : « Kamel, tu viens manger à la maison ? On va se retrouver autour d’un casse-croûte » ? A l’époque, il y avait la Guerre d’Algérie… On avait, il y avait des problèmes, nos familles étaient là, donc on avait un truc qui nous »… Idem pour Antonio de Hoyas, l’entraîneur espagnol qui succède à Louik, vu comme « un père, un ami »… Entre 1959 et 1962, alors qu’une vingtaine de footballeurs se trouvent déjà à Tunis (et en tournée) au sein de l’Equipe du F.L.N., il aurait dit à son équipier Bourtal, contacté pour quitter la métropole, qu’il voulait venir avec lui et que ce dernier devait le signifier au F.L.N. Sans suite…

Parallèlement, il est appelé sous les drapeaux mais refuse d’y aller : « tant que je ne sortais pas du territoire français, on ne me recherchait pas. C’était comme ça à l’époque ». Il va pourtant être incorporé de force. Les conditions de son interpellation et de son service militaire sont révélatrices de l’autonomie relative du champ socio-sportif. Nous sommes alors certainement à la fin de l’année 1960 ou au début de l’année 1961. « On partait avec Béziers à Barcelone, en Espagne pour faire un match amical. Et on traversait la frontière du Perthus et moi, j’ai oublié que j’étais recherché en tant que militaire. J’étais considéré comme « insoumis ». Et donc, on m’a bloqué à la frontière du Perthus juste après le départ de Bourtal et d’Amara*. La presse déjà en parlait : « Bourtal et Amara* ont quitté… L’Algérie etcetera… Pour rejoindre l’équipe du F.L.N. etcetera »… Et puis moi, ils m‘ont bloqué, j’ai fait de la prison à la gendarmerie du Perthus jusqu’à me contrôler tout ça. Ils ont trouvé que j’étais recherché pour le service militaire. Il y a eu intervention du Préfet de l’Hérault que connaissait le Président du club qui ne m’a d’ailleurs pas lâché… La gendarmerie dit : « Non, on peut pas, c’est… Ni intervention ni rien, le règlement est le règlement. Ce Monsieur n’a pas rejoint son service militaire donc il est passible de prison ». Et direction centre de sélection militaire. J’étais embarqué du Perthus jusqu’à Auch dans le Gers entre deux gendarmes qui d’ailleurs m’ont pris en sympathie. La presse a commencé à en parler : « le joueur professionnel arrêté, il n’a pas pu rejoindre ses camarades en Tunisie »… Et j’ai fait mon service militaire à Auch. Par la suite, il y avait les colonels tout ça, ils m’ont dit : « écoutez Lemoui*, on vous permet »… Je devais rejoindre Joinville parce qu’un joueur professionnel, il faut qu’il aile à Joinville. On m’a dit : « ici, on vous permet de passer s’il le faut une journée par semaine où vous êtes à Béziers, vous venez quand vous voulez, l’essentiel, vous restez chez nous, vous vous occupez de l’équipe militaire. A Joinville, vous allez être permanent. Ici, on vous libère quand vous voulez ». Alors donc, j’ai pris l’équipe militaire de la caserne, j’allais quand je voulais à Béziers, j’étais pratiquement libre. J’allais jouer, tous les matchs, j’allais jouer à l’époque en semaine ou le week-end. Donc, j’étais souvent libre, considéré, tout ça. Et j’ai fait mon service militaire à Auch. Mais ils m’avaient retiré ma pièce d’identité pour ne pas que je quitte le territoire national. J’avais juste une petite carte militaire ».

can1968 alg ouganda kamel lemoui lalmas

En 1962, alors que l’Algérie est indépendante, il manque d’être transféré au F.C. Nantes après un essai concluant qu’il a d’ailleurs réalisé en même temps que Boukhalfa. Mais si ce dernier est transféré, le jeune Lemoui subit un « litige » : Béziers ne veut pas le transférer dans les conditions exigées par Nantes. Il décide alors de rentrer en Algérie tout d’abord pour les vacances. « C’est là où on a été sollicité par l’Algérie, par notre pays… Les portes étaient ouvertes dans tous les domaines et le football en particulier donc… Et c’était, j’avais un rêve, j’avais un rêve, je voulais être prof d’éducation physique, tout petit, je voulais… Et l’Algérie m’a permis d’être, de rentrer au C.R.E.P.S. d’Alger… C’est une période où on sent que l’Algérie toute entière a besoin de nous en tant que footballeur d’abord, en tant qu’éducateur, d’être là de… Peut-être qu’en France, on ne m’aurait jamais permis d’être prof d’éducation physique. Je sais que dans mon pays, j’ai eu ce, ce privilège. Un entraîneur qui va au C.R.E.P.S. et puis faire une formation, sortir prof d’éducation physique. Et puis, je me suis dit après réflexion, j’ai dit : « un choix. Choix de la vie… Choix du football. Il a ses aléas, ses surprises mais je continue à jouer au football. Peut-être qu’en France, je n’aurais jamais été International, peut-être… Moi, je suis International dans mon pays, sélectionné plusieurs fois etcetera… Je jouais sur tous les continents etcetera. Et voilà, voilà, c’est un choix ».

Tout en étant professeur d’éducation physique au Lycée Abdelkader et en suivant des formations (stages d’entraîneurs algériens, de la Fédération Française de Football (« j’ai fait un an de stage à Paris à L’I.N.S. avec Boulogne, Mercier, Guérin »…), en R.D.A., en U.R.S.S.), il évolue alors au Mouloudia Club Alger (il devient milieu de terrain). Lors d’un match international (sa carrière s’étend de 1963 à 1968) en 1964, il se blesse gravement (fracture de la jambe) et redevient titulaire. Il passe ensuite à la Jeunesse Sportive El Biar et au Chabab Riadhi Belouizdad (Alger) et l’Olympique de Médéa, trois clubs dans lesquels il officie en tant qu’entraîneur-joueur. Puis il se consacre uniquement à l’entraînement et prend les rênes de l’U.S. Biskra et est « sollicité par la société pétrolière d’Algérie Sonatrach pour la direction des sports et des loisirs au niveau national ». Ceci ne l’empêche pas d’être sélectionneur des équipes nationales scolaire, universitaire, junior national, les Espoirs, la A et d’occuper la fonction de Directeur Technique National. La carrière d’entraîneur de celui qui considère que « la France n’est pas un pays étranger » n’est pas encore achevée. De plus, il dirige le Onze maghrébin lors de l’inauguration du Stade du 5 Juillet en 1974 à Alger et remporte son seul titre en 1978 : Champion d’Algérie avec le Mouloudia Club Alger. Aujourd’hui, il s’est retiré de toute fonction sportive car il n’est « plus d’accord » avec la gestion algérienne du sport qui délaisse l’éducation et la formation des jeunes.

Biographie reconstituée à partir d’un entretien réalisé avec Kamel Lemoui* à Alger (Algérie) le 16 novembre 2006. Entretien d’une durée de 01H57, intégralement retranscrit en 30 pages.

Stanislas Frenkiel : “Mon livre raconte des histoires incroyables sur les footballeurs algériens”

Bonus – Un entretien LGDF réalisé avant la CAN 2019 :

kamel lemoui coach fln ancien selectionneur

ENTRETIEN – Kamel Lemoui (ex-sélectionneur de l’Algérie) : “La fédération nous a abandonnés”

La Gazette du Fennec a retrouvé la trace de Kamel Lemoui, l’une des grandes figures du football algérien du 20e siècle. Membre de la première sélection de l’Algérie indépendante, il avait défendu fièrement les couleurs nationales et en particulier durant la CAN 1968 en Éthiopie. Après avoir stoppé sa carrière de joueur, il s’est reconverti en coach et éducateur. Passionné, il a donné de sa personne pour le football algérien, exerçant parfois bénévolement pour la fédération (sélection militaire, sélection universitaire, sélection junior et espoir). Son parcours l’a ensuite mené à la tête de l’équipe nationale A, où il est resté un an et demi pour ensuite se faire remercier juste avant le si controversé barrage retour contre l’Egypte en éliminatoires de la Coupe du Monde 1990.

Dans l’entretien qu’il nous a accordé, Lemoui se livre à cœur ouvert et avec beaucoup de franchise. Malgré son âge avancé (80 ans), il n’a rien oublié de ses différentes expériences dans le football. Cette légende du MCA garde en mémoire toutes les belles aventures qu’il a connues, mais aussi les périodes difficiles endurées. Aujourd’hui, il avoue d’ailleurs souffrir tant physiquement que mentalement car il estime avoir été abandonné par ceux qu’il a servi durant très longues années. Un témoignage touchant et qui suscite des interrogations concernant le traitement réservé aux anciens représentants du football algérien.

“En Éthiopie en 1968, on a joué la peur au ventre”

Vous souvenez-vous dans quel contexte avez-vous abordé la CAN 1968. La toute première de l’histoire de l’Algérie suite à l’indépendance ?

C’était une période difficile dans la mesure où il y avait une grande instabilité dans la région du Moyen-Orient avec la guerre contre l’Israël. L’Ethiopie et la région d’Addis-Abeba n’étaient pas des régions très sécurisées. Le pays était quasiment en guerre, avec notamment les Falashas (les Juifs Ethiopiens, ndlr). On avait souffert, car on ne pouvait pas sortir. On pouvait juste rejoindre le camp d’entrainement ou le stade, en étant sous escorte. On a donc disputé cette Coupe d’Afrique dans un contexte assez particulier, car il y avait de la crainte. Et vu les circonstances on a fait le maximum. On avait plus peur pour nos vies et on était presque pressés de rentrer chez nous. Car on ne peut pas évoluer sur un terrain de football, avec du monde tout autour de l’aire du jeu et ne pas avoir peur.

Et de la part du public algérien ou des autorités, y avait-il une certaine pression ? Ou est-ce que le football ne déchainait pas encore autant les passions…

Non, il n’y avait rien de tout ça. Même de la part des politiciens, il n’y avait aucune pression. On allait jouer au football tout simplement.

Vous êtes éliminés au premier tour de cette CAN, mais vous faites quand même un bon match contre l’Ouganda (4-0) où le regretté Hacène Lalmas marque trois buts. Ça reste quand même un bon souvenir ce match-là, non ?

Oui, mais sincèrement le sentiment de peur prédominait par rapport au contexte dont je vous ai parlé. On jouait dans un pays en état de guerre. Même le soir, on avait peur. On ne sortait pas. Ceux qui nous géraient nous l’interdisaient et à juste titre. On ne connaissait pas Addis-Abeba, on connaissait juste le stade. On a donné le meilleur de nous-mêmes mais avec une peur au ventre.

Vous, à ce moment-là, vous aviez presque 30 ans et une bonne carrière derrière vous. Peut-on dire que vous étiez dans votre meilleure période de joueur ?

Oui, parfaitement. On était même une bonne poignée au sein de l’équipe à jouer à notre meilleur niveau. C’était la belle époque. On était jeunes, engagés et d’un niveau important. Moi-même j’étais encore en pro. On est entrés au pays pour défendre ses couleurs. C’était la première équipe nationale après l’Indépendance. C’était notre rêve d’enfant, et on l’a exaucé.

Après 1968, l’Algérie n’a plus participé à la CAN jusqu’à 1980. Comment peut-on l’expliquer ? Etait-ce un trou générationnel, le manque de moyens ?

Franchement, on n’avait pas les moyens, c’est vrai. L’Algérie venait tout juste de démarrer comme nation, et il y avait des choses beaucoup plus importantes à faire que d’investir et mettre de l’argent sur le football. Il fallait déjà s’occuper de notre jeunesse. Moi-même, j’y ai participé en tant qu’enseignant de l’éducation physique. J’étais issu de la première promotion de Ben Aknoun. À former les jeunes, que ça soit dans les établissements scolaires ou universitaires. Après on nous a envoyé à Paris, puis en Allemagne et en ex-URSS. Je félicite d’ailleurs les gens qui se sont occupés de nous à l’époque, pour le bien de l’Algérie. Et pour revenir à votre question, après l’Indépendance, il y avait de bons footballeurs, mais encore fallait-il les rassembler.

“L’éviction de 1989 ? Bien sûr qu’il y a un peu d’amertume”

Après votre carrière de joueur, vous avez aussi connu une longue carrière de coach. Et vous avez eu l’honneur d’entrainer la sélection nationale (de 1988 et à 1989). Quel bilan tirez-vous de votre passage à la tête des Verts ?

Nous, on a axé beaucoup plus le travail sur la formation. On essayait de trouver les oiseaux rares, des gars comme Moussa Saib notamment. On a même d’ailleurs ignoré quelques anciens en fin de carrière. On voulait qu’il y ait beaucoup de jeunes qui forment la nouvelle Algérie. Il y en avait beaucoup de toutes parts et on voulait leur faire de la place. On a essayé en tous cas.

En tant que sélectionneur, votre expérience s’est terminée de manière douloureuse avec cette éviction juste avant le barrage retour contre l’Egypte (1989). N’y a-t-il pas une part de regret de ne pas avoir eu la possibilité d’aller jusqu’au bout. 30 ans après, y-a-t-il une part d’amertume par rapport à cet épisode ?

C’est normal qu’il y ait un peu d’amertume. Nous, on a essayé. Vous savez, j’étais entraineur des équipes jeunes de la sélection au tout début (années 60, ndlr) et personne ne me payait à ce moment-là et on n’avait pas beaucoup d’argent. C’était l’Algérie nouvelle et on était juste heureux d’être entraineur national. C’était juste ma joie et mon plaisir. La fédération n’avait pas beaucoup d’argent, la MJS n’en avait pas beaucoup non plus. La priorité c’était la nourriture. Donner de l’alimentation aux joueurs. Ce que certains responsables faisaient, dont Abdelkrim Hadjout, qui était directeur de CREPS (Centre d’Education Populaire du Sport).

Le contraste est saisissant avec la période et les moyens de nos jours. J’imagine que vous auriez aimé être coach aujourd’hui avec tout ce qui est mis à la disposition de l’EN…

Oui, tout à fait. D’ailleurs, il n’y a pas à discuter des moyens d’antan, car il n’y en avait pas tout simplement. Maintenant, ils ont tout pour réussir. Nous, on était des volontaires. Dans les années 60, on ne mangeait pas bien et on jouait. Et encore une fois, on ressentait le plaisir et la joie d’être en sélection. Je garde d’ailleurs toujours le premier maillot que j’ai porté en sélection en 1963. Il est tout déchiré, tout abimé mais c’est mon trésor à moi. Et puis, nous les maillots, ce n’est pas comme maintenant. On devait jouer et laisser le maillot qu’on portait à celui qui venait après, lors du rassemblement suivant. C’est comme ça que ça se faisait.

“La fédération ne s’occupe pas de ses vétérans blessés”

Est-ce que vous gardez encore contact avec certains de vos coéquipiers de l’époque ?

Ce qui me fait mal c’est quand j’entends que tel ou untel est mort. La nouvelle du décès de mon ami Hacène Lalmas m’a beaucoup attristé. C’est un grand monsieur et ce sont des gens sur lesquels on peut faire des livres. Il avait des valeurs extraordinaires. L’équipe nationale c’était la sienne, il donnait tout pour elle. Et c’était un peu notre mentalité à tous. On ressentait beaucoup de plaisir rien que pour le fait d’être convoqué. Et on était même déçu lorsqu’on était sollicités et qu’on ne pouvait pas y aller pour cause de blessure. On avait un entraineur extraordinaire qui était Michel Leduc. Un grand monsieur aussi. Il était le seul coach à avoir un contrat à l’époque. Il voulait faire progresser l’Algérie. Et nous aussi. Moi, on m’a même cassé le péroné lors d’un match avec la sélection. Et aujourd’hui, j’en souffre et je ne peux même pas dire à la fédération “j’ai mal, soignez-moi”. Je boite maintenant, parce qu’il n’y a plus rien. Ils ne sont pas en mesure de soigner les anciens blessés. C’est de l’ingratitude. C’est la manière de gérer maintenant. Tout ce qui est ancien, il faut le laisser de côté et on ne s’en occupe plus. Pourtant, il y a pas mal d’anciens et de vétérans qui restent dans l’anonymat. Y en a qui sont décédés et d’autres laissés aux oubliettes. Demain, si je meurs, personne ne s’en souciera à part les amis proches. “Lemoui, tiens, ou est ce qu’il est ? On ne sait pas. Ah, il est mort”. Moi, j’aimerai que la fédération n’oublie pas, ni la presse, ni le monde du foot.

Vous parliez d’une blessure physique, mais on sent aussi une blessure psychologique chez vous…

Que voulez-vous ? Je laisse ces gens analyser eux-mêmes. Ils n’ont rien fait pour les anciens internationaux. Ils sont là pourtant, et il faut se renseigner. Ou est-ce qu’ils sont ? Est-ce qu’ils sont malades ? Ont-ils des blessures ? Nous on a la particularité d’avoir joué gratuitement pour le plaisir et pour l’honneur du pays. Personne n’a pris de l’argent à l’époque. Et il n’y en avait pas d’ailleurs. De l’indépendance jusqu’à trente ans après.

Et ceux que vous avez dirigés en sélection en 1988, prennent-ils de vos nouvelles ? Les Madjer, Belloumi…

Non, je ne sais même pas s’ils ont mes coordonnées. C’est ça qui est dommage. Il n’y a plus de lien qui permet aux joueurs de s’enquérir de leurs anciens entraineurs. D’ailleurs, je parie que vous avez eu des difficultés pour me contacter rapidement. Aujourd’hui, je le répète, c’est la fédération qui devrait logiquement s’occuper de nous. Je ne peux m’adresser à la fédération et dire, je suis blessé, soignez-moi. Il n’y a pas que moi. On a tous eu au moins un accident et des égratignures concrètes. Les vétérans qui ont souffert pour l’Algérie. Mais je n’attends rien. Et je n’ai jamais attendu. Et il y en a qui m’ont aidé comme l’ancien Ministre Hamid Grine, un grand homme et qui est un ancien journaliste. Je lui rends hommage car il a fait beaucoup pour le football. Et je le reverrai avec beaucoup de plaisir.

Est-ce que votre passion pour l’équipe nationale demeure intacte malgré tout ?

Vous savez, ça reste aussi mon métier car je suis un professeur d’éducation physique. L’Algérie m’a envoyé à Paris pour faire l’Institut International des Sports. En URSS et en Allemagne aussi. Je remercie mon pays et les anciens ministres. Et aujourd’hui, je peux encore me permettre de discuter avec vous du football (…) Moi, je peux encore revenir au sport demain. Mais les gens qui gèrent ne me sollicitent pas à travers mon expérience et ma formation. J’ai acquis des connaissances un peu partout et je peux me permettre de dire que j’ai été l’un des grands joueurs de l’Algérie.

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