Pour La Gazette du Fennec, notre consultant tactique, Adlane Messelem, livre son analyse complète et sans concession du match face à la Jordanie. Un décryptage à froid, loin de l’émotion immédiate, pour comprendre ce qui a réellement fonctionné, ce qui pèche encore dans le jeu placé, et pourquoi les chiffres bousculent les impressions du premier regard.
Le 3-4-2-1 compact de la Jordanie
D’après moi, ce qui a surtout manqué en première période, c’est le rythme. La Jordanie était dans un 3-4-2-1 très compact, bien en place, avec très peu d’espace entre les lignes. Nous, on a fait tourner, mais sans toujours réussir à déplacer leur bloc assez vite.
Il aurait fallu plus d’appels croisés, plus de présence dans les demi-espaces, plus de variations dans les couloirs. Mais il faut aussi faire attention à l’impression du direct. Quand le rythme est bas, tu as vite l’impression que l’équipe ne fait pas un bon match. Sauf que derrière, les chiffres disent autre chose : 17 tirs, 8 cadrés, sans compter les frappes contrées très tôt.
Donc je ne vais pas dire que l’Algérie a fait une grande première période. Dans le jeu placé, il y a encore du travail. Mais je ne vais pas non plus noircir le tableau. L’Algérie a eu du mal à emballer le match, oui. Mais elle ne l’a pas perdu dans le contrôle.
Le but de Nizar Al-Rashdan
L’erreur de Zerrouki, elle est évidente. Et elle coûte cher. Mais il faut être juste aussi : jusque-là, il ne faisait pas un mauvais match. Il participait au jeu, il aidait à l’équilibre, il n’était pas hors sujet.
Le souci avec Zerrouki, c’est qu’il fait trop souvent l’erreur qui efface tout le reste. À ce poste-là, surtout dans l’axe, tu peux faire 35 bonnes minutes, mais si tu perds ce ballon-là et que ça finit au fond, c’est forcément ce qu’on retient.
Après, derrière cette perte, il y a aussi une transition défensive qui n’est pas assez agressive. Belghali sort un peu timidement sur le porteur. Il ne le cadre pas vraiment, il ne ralentit pas vraiment l’action non plus. Et derrière, il y a trop d’espace entre le milieu et la défense. C’est ce qui permet à la Jordanie d’arriver dans la surface sans être vraiment bousculée.
Mais là aussi, il faut garder de la mesure. Ce n’est pas un but où la Jordanie nous découpe sur une action magnifique. Tamari rate un peu sa frappe, le ballon revient sur Al-Rashdan, qui ne la prend pas parfaitement non plus. Ça passe entre les jambes d’Aït-Nouri, c’est légèrement dévié, Zidane est trop court. Ils ont 100 % de réussite sur l’action. Ce n’est pas le but de l’année. Donc oui, il y a une grosse erreur, oui la transition défensive n’est pas bonne, mais ce n’est pas non plus un match où la Jordanie nous a mis en danger toutes les cinq minutes.
L’entrée de Benbouali
L’entrée de Benbouali, pour moi, elle avait du sens. Il fallait quelqu’un pour occuper les centraux jordaniens, peser un peu plus dans la surface, et permettre à Gouiri de glisser davantage à gauche.
Après, je ne vais pas dire que l’association a tout changé. On a bien vu qu’il manquait encore des automatismes entre eux, des appels coordonnés, des distances plus justes. Mais j’ai trouvé Gouiri un peu plus libéré dans ce rôle-là. Il avait moins de sale boulot à faire dos au jeu, moins de duels à prendre seul dans l’axe, et il pouvait recevoir dans une zone où il est plus à l’aise, côté gauche, pour combiner ou rentrer intérieur.
Et je suis content pour Benbouali aussi. Il a pris beaucoup de critiques, parfois malgré lui, parce que son nom est arrivé dans un contexte sensible avec l’absence de Bounedjah. Là, il a répondu présent dans ce qu’on attendait de lui : présence, fixation, point d’appui, disponibilité. J’espère que ça peut le lancer s’il est encore aligné. Donc ce n’est pas encore une association aboutie, mais l’idée n’est pas absurde. Benbouali fixe dans l’axe, Gouiri respire un peu plus à gauche. Ça peut être travaillé.
L’entrée de Bentaleb
Bentaleb n’a pas fait le match du siècle, il faut rester lucide. Mais il a apporté quelque chose. Et parfois, dans un match fermé, tu n’as pas besoin qu’un joueur fasse des miracles. Tu as besoin qu’il change un peu le rapport de force.
Il a amené plus d’impact, plus d’agressivité sur les seconds ballons, un peu plus de présence à la récupération. Et c’est aussi à ce moment-là que l’Algérie commence vraiment à installer le match dans le camp jordanien.
La Jordanie ressortait moins bien, les ballons revenaient plus vite, et petit à petit, tu sens que le bloc commence à subir. Ce n’était pas spectaculaire, mais dans le haut niveau, gagner les deuxièmes ballons, empêcher l’adversaire de respirer, provoquer des corners, user un bloc, c’est déjà très important.
Les deux buts sur coups de pied arrêtés
Pour moi, il faut arrêter de minimiser les buts sur coups de pied arrêtés. Bien sûr, l’Algérie doit mieux faire dans le jeu placé. Il faut plus de vitesse, plus de décalages, plus de connexions dans les trente derniers mètres. Je ne dis pas le contraire.
Mais quand ça bloque dans le jeu, il faut aussi savoir bien négocier les coups de pied arrêtés. Ça fait partie de la préparation d’un match. Ce n’est pas un détail, ce n’est pas juste de la réussite. Une équipe travaille les zones à attaquer, les profils adverses, les faiblesses au marquage, les trajectoires, les deuxièmes ballons.
Et là, il y a peut-être une vraie lecture du staff. Contre l’Autriche, on avait déjà vu que la Jordanie pouvait être en difficulté sur corners. Ce n’est peut-être pas un hasard si l’Algérie en a joué beaucoup directement, alors qu’on sait qu’elle aime souvent les jouer à deux.
Quand d’autres nations marquent sur corner, on parle de maturité, de réalisme, de travail spécifique. Quand c’est l’Algérie, on a parfois l’impression qu’il faudrait vingt passes avant le but pour être satisfait — je le dis avec un peu d’humour, mais il y a un peu de ça.
Ces buts ne tombent pas du ciel. Ils viennent d’une pression, d’une occupation du camp adverse, d’attaques répétées. Quand tu finis avec 17 tirs, 8 cadrés, plusieurs frappes contrées et une Jordanie qui recule de plus en plus, ce n’est pas juste “on a eu de la chance sur corner”. C’est aussi une manière de faire craquer un bloc.
L’effondrement jordanien
La Jordanie ne s’effondre pas par hasard. C’est une équipe très bien organisée, agressive, disciplinée, mais surtout pendant 60 à 70 minutes. On l’avait déjà vu contre l’Autriche : ils sont très durs à bouger pendant une grosse heure.
Après, ça devient plus compliqué pour eux. Les distances s’allongent, les sorties de balle sont moins propres, les marquages deviennent un peu plus approximatifs. Et face à une Algérie qui finit souvent fort, avec du volume, des entrants et une pression qui continue, ça finit par peser.
Sur corner, ça se voit encore plus. Tu as un retard au marquage, un duel perdu, un deuxième ballon mal défendu. Ce n’est pas seulement de la concentration. C’est aussi de la fatigue, de l’usure, et peut-être une différence athlétique dans la surface.
Conclusion générale : Ne pas enjoliver, mais ne pas noircir
D’après moi, il faut vraiment revoir ce match sans l’émotion du direct. Parce qu’être mené par la Jordanie, forcément, ça influence la lecture. À chaud, tu as l’impression que l’Algérie est passée à côté. Mais quand tu revois le match à froid, ce n’est pas exactement ça.
Je ne vais pas dire que l’Algérie a fait un grand match. Le rythme était bas, l’attaque placée a manqué de fluidité, certaines associations doivent encore être travaillées. Mais je ne vais pas dramatiser non plus. Les chiffres racontent autre chose que l’impression visuelle : 17 tirs, 8 cadrés, une pression constante en seconde période, et très peu de vraies situations concédées dans le jeu. On reproche souvent à l’Algérie de ne pas assez tirer. Là, elle a tiré, elle a cadré, elle a poussé, même si tout n’a pas été parfait.
Et quand on compare avec l’Autriche, c’est intéressant. L’Autriche a battu la Jordanie plus largement, mais elle a aussi beaucoup plus laissé vivre les Jordaniens en transition. D’après moi, l’Algérie a moins été mise en danger. Elle a eu plus de mal à mettre du rythme, mais elle a mieux contrôlé.
On peut dire la même chose contre l’Argentine. L’Autriche a peut-être donné une meilleure impression que l’Algérie parce qu’elle a mis plus d’intensité, plus de rythme, une image plus dynamique. Mais elle a aussi énormément concédé. Le 2-0 est même plutôt flatteur, parce que l’Argentine aurait pu marquer davantage. Donc il faut faire attention aux impressions. Une équipe peut paraître plus vivante et concéder beaucoup. Une autre peut sembler moins brillante, mais mieux contrôler certains espaces.
Ma lecture, elle est simple : ne pas enjoliver, mais ne pas noircir non plus. C’est une victoire imparfaite, avec des limites dans le jeu placé, mais aussi des choses positives : du volume offensif, de la stabilité mentale, une équipe qui ne panique pas, qui finit fort, et qui sait exploiter les failles de l’adversaire.





