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Stanislas Frenkiel : “Le football a une longue histoire en Algérie”

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Dans le cadre de l’exposition du Musée de la FIFA visitable jusqu’au 5 janvier 2020 à Zurich, le site de la FIFA World Football Museum s’est rapproché de l’historien français Stanislas Frenkiel, spécialiste du football algérien, qui est revenu sur l’importance sociale du football en Algérie et ses racines coloniales.

NB : l’ouvrage de Stanislas Frenkiel issu de sa thèse sur le football algérien et l’émigration sortira en 2020 aux éditions Artois Presses Université !

Interview de la FIFA avec Stanislas Frenkiel :n

  • Stanislas, qu’est-ce que le football signifie pour vous ? Quelle est votre équipe favorite (nationale ou club) ?

Espace de partage, lieu de mémoire et d’émancipation, le football est de toutes les luttes sociales depuis la fin du XIXe siècle. Théâtre des rêves d’ascension sociale, de gloire et de mobilités, il œuvre en faveur des droits des ouvriers, femmes, “colonisés”, homosexuels, handicapés, etc. Toutes ces “minorités” ont dû se battre pour avoir le droit d’y jouer et y faire passer leurs messages. À titre personnel, j’ai toujours été davantage intéressé par les joueurs que par le jeu. Au delà des performances, j’aime les rencontrer et recueillir leurs précieux témoignages sur leur formation, carrière et reconversion. J’essaye de traiter les footballeurs comme des êtres sociaux. Il s’agit d’étudier ce qui se cache derrière la façade de leur statut social : leurs histoires personnelles, familiales et sociales. Le plus vieux joueur que j’ai retrouvé à Oran en Algérie s’appelait Habib Draoua dit “Derdour”. Il avait joué au Havre en 1937. Un moment inoubliable.

  • Vous êtes un expert du football algérien. Quelle est l’importance sociale du football en Algérie ?

Aujourd’hui sport populaire par excellence, vu de tous, incarnant la mondialisation dans ses avancées sociales mais aussi ses dérives, le football a une longue histoire en Algérie. En effet, l’Algérie est le premier territoire colonial français touché par le sport. Si de jeunes gens ont pu s’approprier le football en imitant les marins et touristes étrangers, il est fort probable que l’occupation coloniale par la métropole et sa politique de peuplement jouent un rôle prédominant. Ainsi, le football apparaît en Algérie à la fin du XIXe siècle et se développe rapidement sur une base communautaire, davantage que dans les autres colonies ou protectorats français. À Oran, dans une région soumise à l’emprise coloniale, les turbulents bourgeois membres du Club des Joyeusetés, créé en 1894, revendiquent leurs places de doyens, même s’ils ne pratiquent le football que trois ans plus tard, l’année de fondation du Club Athetic d’Oran.

  •  Comment les membres de l’équipe du FLN ont-ils été reçus en France lorsqu’ils sont retournés jouer dans des clubs français après l’indépendance de l’Algérie ?

L’Équipe du Front de Libération Nationale est l’un des plus célèbres exemples de politisation du sport, avec les Jeux Olympiques de Berlin en 1936. Je parle longuement de l’Équipe du FLN dans mon ouvrage, issu de ma Thèse de doctorat, qui sortira l’année prochaine à Artois Presses Université. En France et en Algérie, j’ai eu la chance de rencontrer la quasi-intégralité des survivants de cette équipe. Pour vous répondre, je dirais que parmi les footballeurs du FLN, à la fin de la Guerre d’Algérie, les joueurs en âge de regagner leurs clubs prennent attache avec eux. L’attirance pour l’ancienne métropole où ils ont fait l’expérience de la liberté reste forte. Ils veulent rattraper le temps perdu, goûter de nouveau à l’adrénaline du haut-niveau et toucher des salaires élevés. Au pays, l’insécurité règne encore et la FAF, obsédée par l’amateurisme, leur fait une fleur. En France, la suspension de leurs contrats est levée officiellement le 29 juin 1962. Ils sont rapidement homologués par la commission juridique de la Ligue Nationale de Football. Dès la saison 1962-1963, les retours en France de neuf footballeurs sont enregistrés. S’ils semblent avoir été correctement reçus par leurs présidents, entraîneurs et équipiers, le statut sportif des joueurs pèse sur leurs trajectoires. À Saint-Étienne, qui pourrait reprocher à Rachid Mekhloufi d’inscrire quatorze buts en vingt matchs pour la seule fin de saison 1962-1963 et de remporter ensuite trois titres de Champion de France et une Coupe de France jusqu’en 1968 ?

  • Dans l’exposition, on parle de la perspective française du premier match entre la France et l’Algérie en 2001 qui a dû être arrêté en raison de l’envahissement du terrain par des supporters. Comment le match a-t-il été perçu en Algérie ?

France-Algérie, samedi 6 octobre 2001. Depuis leur match nul aux Jeux Méditerranéens de Split en 1979, le ballon rond n’a plus réuni France et Algérie. Un vent de renouveau semble souffler sur les relations franco-algériennes. Après les visites officielles en 2000, il faut effacer cette histoire tourmentée et relancer la coopération par un match amical. Dans les deux pays, le football est le sport le plus aimé. Le contexte international s’invite dans la partie. L’onde de choc des attentats du World Trade Center le 11 septembre entretenant un foyer de suspicions sur les musulmans n’y change rien. Au moment où la paix vacille dans le monde, la plupart des journalistes français et algériens publient des numéros spéciaux sur les retrouvailles à venir. Mais devant dix millions de téléspectateurs, l’héritage des rancœurs coloniales apparait au grand jour. Si la violence physique est évitée à l’exception d’une rame de RER partiellement saccagée, l’évènement choque les esprits. Le lendemain du match, les médias français et algériens font part de leur consternation. La désillusion est à la hauteur de l’espérance qu’a suscitée cette rencontre. À Paris comme Alger, c’est l’amertume, la colère et la honte. Il est difficile de ne pas faire d’amalgame. Les reconfigurations de la xénophobie, notamment sous la forme de l’islamophobie, resurgissent.

  • Que penseraient les Algériens d’un autre match entre ces deux pays ?

Le mieux serait de leur demander directement. Je ne voudrais pas répondre à la place des principaux intéressés. Presque vingt ans sont passés depuis ces stridents sifflets du Stade de France et ce match inachevé, ce triomphe de l’ambivalence. Le football algérien est si proche du football français qu’il semble en avoir toujours fait partie. Il est le produit d’une histoire commune, tourmentée, avec ses zones d’ombre et de lumière.

  • Le football est-il une chose culturelle à vos yeux ? Pourquoi pensez-vous qu’il est important pour un musée de présenter une exposition comme “Foot et Monde Arabe” ?

Le football est un “fait social total”, pour reprendre l’expression de l’anthropologue Marcel Mauss. Toutes les dimensions de la société s’y retrouvent et s’y expriment : la politique, l’économie, la culture, l’éducation, etc. Malgré son idéal de neutralité et de “fair-play”, il ne peut échapper aux déterminations sociales qui le structurent. Pourquoi aller voir cette exposition ? D’une part, parce qu’elle est magnifique avec ses archives en tous genres : documents, photographies, vidéos, maillots, coupes, témoignages, etc. Le Musée de la FIFA a fait un choix audacieux avec cette exposition qui a connu le succès populaire à l’Institut du Monde Arabe de Paris. À Zurich, le visiteur pourra enfin connaître la place du foot et les principaux acteurs de ce sport dans les socie?te?s arabes. À l’heure où certains Européens sont tentés par l’islamophobie décomplexée mais aussi le venin des raidissements identitaires et des fantômes coloniaux, cette exposition donne des cle?s de compre?hension des enjeux politiques et sociaux structurant le monde arabe depuis le de?but du XXe sie?cle.

  • Un mot en guise de conclusion ?

Venez nombreux au Musée de la FIFA. Pour les passionnés d’Histoire du sport, vous pouvez bien sûr vous abonner à la nouvelle chaine “Temps de sport” sur Youtube. À bientôt.

Stanislas Frenkiel, Maître de Conférences UFR STAPS – Université d’Artois

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