L’Algérie a plié bagage, ce vendredi matin, après sa défaite (0-2) face à la Suisse en 16es de finale de la Coupe du Monde 2026. Une défaite au goût amer tant beaucoup espéraient voir mieux de cette équipe nationale. Pour La Gazette du Fennec, notre consultant Adlane Messelem livre son analyse tactique à froid d’une rencontre qui vient clore le parcours d’El Khadra, parvenue pour la deuxième fois de son histoire au second tour d’un Mondial. Analyse.
Il y a des analyses à froid qui confirment celles qu’on a eues à chaud.
Cette élimination de l’Algérie face à la Suisse n’a rien d’un accident isolé, ni d’une simple soirée mal négociée. À mesure que l’émotion retombe, le constat devient même plus dur : les Verts ne sont pas sortis de cette Coupe du monde sur une humiliation, mais sur une neutralisation. Et c’est presque plus inquiétant.
Contre l’Argentine, on pouvait parler d’écart de niveau. Contre l’Autriche, d’un match fou, ouvert, incontrôlable. Contre la Suisse, il n’y a plus vraiment d’alibi tactique. L’Algérie a été lue, contenue, attendue, puis punie. Dès qu’un adversaire discipliné ferme l’axe, refuse le désordre et exploite les pertes de balle, cette équipe manque encore de certitudes dans son animation offensive, dans sa protection des transitions et dans sa capacité à changer réellement le cours d’un match.
Ce Mondial devait marquer une transition générationnelle. Il a trop souvent ressemblé à un jubilé mal organisé.
Une entame pourtant intéressante
Il serait faux de dire que l’Algérie a raté son début de match. Les premières minutes ont même été plutôt bonnes. Presque surprenantes.
Les Verts ont démarré avec un bloc haut, une volonté d’aller chercher la Suisse, une agressivité intéressante dans la première pression et une vraie envie d’empêcher la Nati de ressortir proprement le ballon. Pendant quelques minutes, les Suisses ont semblé gênés. Leur première relance était contrariée, leurs milieux n’avaient pas toujours le temps d’orienter, et l’Algérie donnait l’impression d’avoir compris qu’un match à élimination directe ne pouvait pas se jouer dans l’attente.
Il y avait là une idée juste : ne pas laisser la Suisse installer son confort, ne pas lui permettre de gérer tranquillement le tempo, ne pas subir son expérience. Mais cette bonne entame n’a pas duré. Et c’est peut-être là que se situe le vrai problème.
Une équipe en confiance transforme un bon début en dynamique. L’Algérie, elle, a transformé ce bon début en regret.
Le but d’Embolo, dès la 10e minute, a tout fissuré. Une transition suisse, un côté attaqué avec justesse, une défense mal protégée, une surface insuffisamment verrouillée. En une action, la Suisse a rappelé ce qu’est le haut niveau : vous pouvez bien commencer, vous pouvez presser, vous pouvez donner une impression intéressante, mais si votre structure ne protège pas assez, vous êtes punis.
Les chiffres confirment la possession stérile
Les chiffres donnent une lecture très claire du match. L’Algérie a eu davantage le ballon : 55 % de possession, 561 passes tentées contre 436 pour la Suisse. Sur le papier, cela pourrait laisser croire à une forme de domination algérienne.
Mais le danger réel raconte l’inverse.
La Suisse a terminé avec 2,56 expected goals contre seulement 0,73 pour l’Algérie. Elle a frappé 11 fois contre 8 pour les Verts, avec 5 tirs cadrés contre seulement 2. Voilà la différence entre avoir le ballon et faire mal. Voilà la différence entre circuler et menacer.
L’Algérie a occupé des zones. La Suisse a attaqué les bonnes. L’Algérie a eu des séquences. La Suisse a eu les occasions. L’Algérie a donné l’impression de vouloir construire. La Suisse a su exactement quand accélérer, où appuyer et comment punir.
Ce match ne dit pas que l’Algérie ne sait pas jouer au football. Il dit quelque chose de plus précis et de plus dérangeant : elle sait parfois avoir le ballon, mais elle peine encore à transformer cette possession en rapport de force.
Maza, le sacrifice du joueur qui pouvait faire bouger les choses
Le cas Ibrahim Maza résume à lui seul une partie du malaise.
Maza est probablement le joueur algérien le plus capable de faire bouger un bloc fermé. Celui qui peut recevoir entre les lignes, casser une orientation adverse, provoquer un décalage, attirer deux joueurs, accélérer dans l’intervalle. Dans une équipe qui manque souvent de spontanéité et de déséquilibre, il est l’un des rares à pouvoir créer quelque chose qui n’était pas prévu. Et pourtant, au lieu de le rapprocher du jeu, Vladimir Petkovic l’a sacrifié.
Le voir utilisé dans un rôle de numéro 9, à courir plus après le ballon qu’avec, a été l’un des grands non-sens de ce match. Maza n’est pas un point de fixation. Il n’est pas là pour passer son temps entre deux centraux, dos au but, à compenser l’absence d’un vrai avant-centre. Il est là pour toucher le ballon, orienter, provoquer, inventer.
Dans un match où l’Algérie n’a généré que 0,73 xG et seulement deux tirs cadrés, éloigner son joueur le plus créatif de ses zones d’influence ressemble à une erreur majeure. Pas parce que Maza aurait forcément tout changé à lui seul. Mais parce qu’une équipe en manque de solutions ne peut pas se permettre de neutraliser elle-même le joueur le plus capable d’en créer. Petkovic n’a pas seulement privé l’Algérie d’un numéro 9. Il a aussi privé Maza de son vrai rôle.
Jouer sans numéro 9 : une idée devenue obstination
Les absences de Mohamed Amoura et Nadhir Benbouali doivent évidemment être rappelées. Elles ont pesé. Elles ont privé l’Algérie de profondeur, de vitesse, de présence, de percussion et de solutions naturelles dans la surface.
Mais elles ne peuvent pas servir de paravent à tout.
Le problème est plus ancien et plus profond : cette Algérie donne trop souvent l’impression de vouloir contourner la question du numéro 9 plutôt que de la résoudre. Face à la Suisse, dans un match où il fallait fixer les centraux, attaquer les centres, occuper la surface et offrir un point d’appui, l’absence d’une vraie référence offensive a sauté aux yeux.
Jouer sans numéro 9 n’est pas une faute en soi. Beaucoup d’équipes le font, parfois avec brio. Mais cela exige des circuits très précis, des appels coordonnés, des milieux qui attaquent la surface, des ailiers qui rentrent au bon moment et une occupation collective des zones de finition.
Là, cela a surtout ressemblé à un vide.
L’Algérie a souvent approché la surface suisse sans vraiment l’habiter. Elle a tourné autour du bloc, sans l’enfoncer. Elle a cherché des décalages, sans mettre assez de poids dans la zone
décisive. Et quand il fallait changer de registre, il n’y avait ni point d’appui clair, ni présence constante, ni plan alternatif suffisamment lisible. À force de vouloir être souple, l’Algérie est devenue floue.
Des signes avant-coureurs qu’on a trop longtemps relativisés
Depuis l’arrivée de Vladimir Petkovic, on a souvent essayé de comprendre ses choix. Et c’était normal.
Un sélectionneur ne compose pas son équipe au hasard. Il voit les entraînements, connaît les états physiques, mesure les équilibres internes, anticipe les profils adverses. Il y a toujours une logique derrière un choix, même lorsqu’elle ne saute pas immédiatement aux yeux. Après des années d’instabilité, il fallait aussi éviter le procès permanent, laisser du temps, accorder le bénéfice du doute. Mais ce Mondial a montré les limites de ce bénéfice du doute.
Les signes avant-coureurs étaient là : des onze de départ modifiés sans cesse, des associations qui changent, des joueurs déplacés, une hiérarchie difficile à lire, une animation offensive dépendante des inspirations individuelles, une défense qui ne semble jamais totalement sécurisée et une équipe qui peine à répondre quand le match sort du scénario prévu.
Un match peut s’expliquer. Deux matchs peuvent se nuancer. Mais quand les mêmes fragilités reviennent contre des adversaires de niveau supérieur, ce ne sont plus des accidents. Ce sont des tendances.
Et les tendances, au très haut niveau, finissent toujours par se payer.
Des changements qui semblent dictés par l’horloge
Le coaching de Petkovic interroge aussi dans sa temporalité.
On a parfois l’impression que ce n’est pas la réalité du match qui guide les changements, mais le temps. Comme si les ajustements devaient arriver autour de la 60e ou de la 65e minute, presque quel que soit l’adversaire, presque quel que soit le score, presque quel que soit le contenu. Or, un match de Coupe du monde ne se coache pas seulement avec une horloge. Il se coache avec des signaux.
Quand votre équipe perd le contrôle d’une zone, il faut réagir. Quand votre meilleur joueur créatif est mal utilisé, il faut corriger. Quand l’adversaire vous attire puis vous punit en transition, il faut sécuriser. Quand le bloc adverse vous enferme, il faut changer la nature du danger.
Face à la Suisse, l’Algérie avait besoin d’un vrai basculement. Pas seulement de nouveaux noms sur le terrain. Elle avait besoin d’un autre rapport à la surface, d’un autre usage de Maza, d’une meilleure protection à la perte, d’une menace plus claire dans l’axe. Les changements ont donné le sentiment d’une tentative de relance, pas d’un plan B assumé.
C’est cela qui rend le coaching difficile à lire : il ne paraît pas toujours connecté à l’urgence du match.
Petkovic n’est pas incompétent, mais il n’a pas montré comment passer un palier
La critique ne consiste pas à dire que Vladimir Petkovic est incompétent. Ce serait trop simple, trop injuste et probablement faux. Petkovic a ramené l’Algérie en Coupe du monde. Il a permis à la sélection de retrouver une compétition majeure. Il a géré un groupe complexe, entre anciens cadres, nouveaux visages, blessures, pression populaire et nécessité de résultats. Cela compte.
Mais la question n’est plus là.
La question est de savoir s’il est l’homme capable de faire passer cette équipe au palier supérieur. Et sur ce Mondial, la réponse est beaucoup moins évidente.
Remettre une équipe dans un tournoi, c’est une chose. Lui donner une identité forte, une ossature claire, une animation fiable contre les gros, une capacité d’adaptation dans les matchs fermés, c’en est une autre. Or, c’est précisément de cela que l’équipe d’Algérie a besoin aujourd’hui.
Elle n’a pas seulement besoin d’un sélectionneur qui accompagne. Elle a besoin d’un sélectionneur qui tranche. Qui fixe. Qui construit. Qui assume une transition. Qui donne des rôles clairs aux joueurs d’avenir. Qui ne laisse pas l’équipe vivre dans l’entre-deux.
Petkovic a peut-être stabilisé un minimum. Mais il n’a pas apporté les solutions quand il fallait passer un cap.
Une équipe qui manque d’âme et de fierté visible
Au-delà de la tactique, il y a aussi une impression plus difficile à mesurer, mais impossible à ignorer.
Cette Algérie manque d’âme. Elle manque de cette fierté visible, de cette colère collective, de cette capacité à faire sentir à l’adversaire que rien ne sera simple. Les Verts n’ont pas abandonné contre la Suisse. Ils ont essayé, ils ont couru, ils ont eu le ballon. Mais ils n’ont jamais vraiment secoué le match.
Il y a des équipes qui perdent en laissant une trace. Une image. Une séquence. Un moment de révolte. Une sensation d’injustice ou d’honneur. Cette Algérie quitte le Mondial sans avoir vraiment laissé cela.
C’est dur à écrire, mais c’est peut-être le cœur du problème : le football algérien a perdu de sa superbe.
Il ne fait plus peur aux gros. Il ne donne plus toujours l’impression de pouvoir transformer un match rationnel en bras de fer émotionnel. Il ne dégage plus cette certitude qu’il va laisser quelque chose sur le terrain, quoi qu’il arrive.
Face à la Suisse, l’Algérie n’a pas été humiliée. Mais elle n’a pas non plus donné l’impression de jouer sa survie avec l’intensité d’une équipe qui refuse la fin.
Une transition générationnelle manquée
Ce Mondial devait être celui de la transition. Il devait permettre de respecter les anciens sans rester prisonnier de leur histoire. De lancer les jeunes sans les exposer n’importe comment. De préparer l’avenir sans renier le passé.
Au lieu de cela, le tournoi a souvent donné l’impression d’un entre-deux mal assumé.
Les anciens sont restés très présents dans le récit, mais sans toujours porter l’équipe comme avant. Les jeunes ont été utilisés, mais pas toujours dans les bons rôles. Maza, symbole évident de l’avenir, n’a pas été installé dans les conditions qui auraient pu lui permettre de devenir un vrai point de départ. Les onze ont changé, les rôles ont bougé, les équilibres ont varié.
Une transition générationnelle, ce n’est pas seulement mettre quelques jeunes sur le terrain. C’est leur donner un cadre, une responsabilité, une place dans une idée collective. C’est construire autour de leurs qualités, pas les utiliser pour masquer les manques de l’équipe. Sur ce plan, l’Algérie n’a pas vraiment tourné la page. Elle l’a feuilletée.
Passer à autre chose, oui. Mais pas n’importe comment.
Il est donc peut-être temps pour l’Algérie de passer à autre chose. Pas par réflexe de rupture. Pas pour désigner Vladimir Petkovic comme seul responsable. Pas pour faire comme si tous les problèmes de cette sélection se résumaient à un nom sur le banc. Mais parce que cette équipe a besoin d’un projet plus clair, d’une ossature plus stable, d’une identité plus lisible et d’une vraie capacité à franchir un palier.
L’histoire récente du football algérien invite toutefois à la prudence. L’Algérie a déjà connu ce type de désillusion. Elle a déjà demandé des départs, réclamé des démissions, tourné des pages dans l’urgence. Depuis Christian Gourcuff, presque chaque sélectionneur a fini, à unmoment ou à un autre, par être contesté, usé ou poussé vers la sortie. Et chaque changement a été présenté comme une solution évidente, avant de rappeler parfois que le problème était aussi plus profond que le seul entraîneur.
C’est toute la difficulté du moment. Le Mondial de Petkovic laisse trop peu de certitudes pour plaider sereinement la continuité. Mais l’instabilité chronique du football algérien interdit aussi de croire qu’un simple changement de sélectionneur suffira à tout régler.
On sait ce que l’on perd. On ne sait jamais vraiment ce que l’on gagne.
C’est pourquoi la vraie question n’est pas seulement de savoir si Petkovic doit rester ou partir. La vraie question est de savoir ce que l’Algérie veut devenir. Une sélection qui gère ses cycles dans l’émotion, ou une sélection capable de construire froidement, clairement, durablement ?
Cette Coupe du monde devait ouvrir une nouvelle histoire. Elle aura surtout confirmé qu’un chapitre devait se refermer. Mais le prochain ne pourra pas être écrit dans l’improvisation.


