Au terme d’un match d’anthologie face à l’Autriche (3-3), les Verts ont validé leur billet pour les huitièmes de finale de la Coupe du Monde. Pour La Gazette du Fennec, notre consultant Adlane Messelem livre son analyse tactique à froid d’une rencontre qui propulse, pour la deuxième fois de son histoire, El Khadra au second tour du Mondial. Analyse.
Après le nul spectaculaire entre l’Algérie et l’Autriche, il serait trop simple de réduire le débat aux trois buts encaissés, au cas Mandi, au match de Benbot ou à cette fin de rencontre que les Verts auraient pu mieux contrôler. Bien sûr, tout cela doit être analysé. Mais il faut aussi regarder l’ensemble : une équipe qui revient, qui ajuste, qui ne cède pas à la panique, et qui donne le sentiment d’entrer progressivement dans son tournoi.
Dans un Mondial, tout ne se juge pas uniquement à la perfection du contenu. Il faut aussi regarder la planification d’un premier tour. Dans un groupe avec l’Argentine, championne du monde, un faux pas contre le favori pouvait entrer dans le scénario. L’Algérie a ensuite gagné le match qu’elle devait gagner contre la Jordanie, puis n’a pas perdu le match qu’elle ne devait pas perdre face à l’Autriche.
Cela ne veut pas dire qu’il faut tout valider. Cela veut dire qu’il faut analyser avec la même grille de lecture que pour les autres nations : de l’exigence, oui, mais pas une sévérité automatique.
On a vu une nette amélioration dans l’occupation des demi-espaces en seconde période. Quel a été l’ajustement positionnel précis ?
Je pense qu’il faut d’abord sortir d’une lecture trop figée des systèmes. On parle beaucoup de 4-2-3-1, de 4-3-3 ou de 4-4-2, mais ce sont surtout des lectures horizontales du terrain : défense, milieu, attaque. Or, le football moderne se lit aussi verticalement. Il y a le couloir gauche, le demi-espace gauche, l’axe, le demi-espace droit et le couloir droit. Et sur ce point, l’Algérie a clairement mieux occupé le terrain après la pause.
En première période, l’axe semblait trop embouteillé. L’Algérie avait du monde devant le ballon, mais pas toujours dans les bonnes zones. Les Autrichiens pouvaient défendre face au jeu, avec leur double pivot qui protégeait l’intérieur et une charnière pas toujours suffisamment aspirée. Après la pause, on a vu Aouar davantage exister dans le demi-espace gauche, Mahrez moins collé à la ligne, Maza plus mobile entre les lignes, et Gouiri capable de fixer ou de décrocher pour créer de l’hésitation chez les centraux autrichiens.
Il faut aussi souligner le rôle de Chaïbi, qui est venu chercher le ballon plus bas sur certaines séquences. Ce mouvement a permis de rééquilibrer le milieu, d’offrir une solution supplémentaire à Bentaleb et d’éviter que l’équipe soit coupée en deux.
Le but de Mahrez sur le service d’Aouar résume bien cette évolution : ce n’est pas seulement une possession de maîtrise, c’est une possession qui attire, fixe, libère un espace, puis attaque la zone décisive.
La structure de sécurité à la perte a parfois flotté. Problème de cadrage du porteur ou d’alignement de la ligne arrière ?
Pour moi, ce n’est pas l’un ou l’autre. C’est un problème collectif, mais qui commence souvent par le cadrage du porteur. Face à une équipe aussi verticale que l’Autriche, si le passeur a le temps de lever la tête, la défense est déjà en danger.
L’Algérie a parfois été dans un entre-deux : pas assez haute pour presser franchement, pas assez basse pour totalement protéger la profondeur. Dans ce cas-là, les distances entre les lignes deviennent dangereuses. Le double pivot doit fermer l’axe, mais la ligne arrière doit aussi lire l’action de manière coordonnée : monter ensemble ou protéger ensemble.
Le vrai sujet, c’est donc la structure de sécurité autour de la perte. Quand les latéraux sont hauts, quand Aouar, Mahrez ou Maza sont devant le ballon, il faut une occupation très claire derrière l’action.
Mais il faut aussi reconnaître une qualité importante : cette équipe ne panique pas facilement. Très peu d’équipes sont capables de revenir aussi souvent au score comme le fait l’Algérie. Elle peut être secouée, concéder une occasion ou un but, puis retrouver une forme d’équilibre.
On dit souvent que la première mi-temps appartient aux joueurs et que la deuxième appartient davantage à l’entraîneur. La formule est un peu simpliste, mais elle dit quelque chose : à la pause, on observe ce qui fonctionne, comment l’adversaire évolue réellement, puis on ajuste. Je ne sais pas si c’est exactement ce que fait Petkovic, mais le constat existe : l’Algérie a souvent montré de meilleures choses après la pause.
Aïssa Mandi a été très critiqué. Certains évoquent une lenteur dans ses courses et une mauvaise couverture sur le premier but. Comment analyser sa performance ?
Je trouve que réduire le match de Mandi à une question de lenteur est trop facile. Oui, il a été mis en difficulté sur certaines courses. Oui, sur le premier but, il y a une question de couverture. Mais il faut regarder dans quelles conditions il défend.
Mandi est un défenseur plus à l’aise quand le bloc est organisé, quand il peut lire, anticiper et défendre en avançant. Face à l’Autriche, il a souvent dû défendre en reculant, sur des ballons joués vite dans son dos ou avec des milieux qui arrivaient lancés.
Sur le premier but, il peut sûrement mieux sentir l’appel, mieux orienter son corps ou mieux communiquer. Mais avant de pointer uniquement Mandi, il faut regarder la pression sur le porteur. Si le passeur autrichien a le temps d’ajuster son ballon, le défenseur central est déjà placé dans une situation défavorable.
Donc oui, Mandi a une part de responsabilité. Mais en faire le coupable unique serait injuste. Le problème vient aussi du cadrage devant lui, des distances entre les lignes et de la protection collective.
L’analyse doit être exigeante, mais pas paresseuse. Dire “il est lent” ne suffit pas. Il faut expliquer pourquoi il a été exposé, dans quelle structure, et avec quelles compensations autour de lui.
Oussama Benbot a été titularisé. Comment as-tu trouvé son match ? Fautif sur le premier et le dernier but ?
C’est un match difficile à juger pour Benbot, parce qu’il encaisse trois buts, mais les trois actions ne se lisent pas de la même manière.
Sur le premier but, je ne le mets pas en premier responsable. L’attaquant arrive lancé, la passe dans le dos n’est pas empêchée, et le gardien se retrouve dans une situation très compliquée. Il peut peut-être être plus agressif, mais l’origine du problème est avant lui : le porteur a trop de temps, l’appel n’est pas contrôlé, et la défense est attaquée dans son dos.
Sur le dernier but, il y a davantage débat. Dans une fin de match, sur un ballon dans la surface, un gardien doit imposer quelque chose : par la voix, par sa position, par sa présence. Mais là encore, il faut défendre le centre, la remise et le deuxième ballon. Ce n’est pas une erreur isolée d’un seul joueur.
Il faut aussi arrêter les jugements définitifs sur les gardiens. On a vu de très grands gardiens faire de grosses erreurs dans de grandes compétitions. Et à l’inverse, on a déjà vu des gardiens venus de divisions beaucoup plus modestes réussir une grande Coupe du monde. Ce n’est donc pas uniquement une question de CV ou de niveau théorique. C’est une question de contexte, de confiance, de dynamique et de lecture du moment. Benbot ne sort pas totalement renforcé de ce match, mais il ne mérite pas non plus d’être résumé aux buts encaissés.
Le passage à une ligne de trois à la relance a transformé la rencontre. Ce choix visait-il à fixer les excentrés autrichiens ou à garantir une supériorité numérique ?
Je pense que les deux objectifs existaient. Le passage à trois derrière a d’abord permis de sécuriser la première relance face au pressing autrichien. L’Autriche aime orienter, presser, récupérer puis jouer très vite vers l’avant. Ajouter un joueur dans la première ligne permettait de mieux contrôler cette pression et de limiter les pertes dangereuses plein axe.
Mais l’intérêt n’était pas seulement numérique. Ce passage à trois permettait aussi de fixer les excentrés autrichiens, de libérer les latéraux plus haut et de replacer certains joueurs offensifs dans les zones intérieures.
Dire simplement “l’Algérie est passée à trois derrière” ne suffit pas. La vraie question est : qu’est-ce que cela change devant ? Cela a permis aux latéraux de prendre plus de hauteur, à Mahrez de rentrer davantage dans les zones de décision, à Aouar d’occuper le demi-espace gauche, et à l’équipe de mieux répartir ses joueurs dans les cinq couloirs verticaux.
Et ce n’est pas forcément une improvisation. Petkovic n’est pas un entraîneur enfermé dans un dessin fixe. Avec la Suisse, il a déjà utilisé une base à quatre, notamment à certaines périodes, mais aussi des structures à trois ou à cinq selon les adversaires et les moments. Ceux qui ont pris le temps de regarder ce qu’il faisait avec la Nati savent que cette souplesse fait partie de son registre.
La limite, évidemment, c’est qu’une relance à trois ne protège pas tout. Si les milieux sont trop loin, si la perte est mal sécurisée, l’adversaire peut quand même attaquer vite. Le chantier, ce n’est donc pas seulement la relance. C’est la connexion entre l’animation offensive et la sécurité défensive.
Un mot sur Mahrez et Aouar, qui ont marqué la seconde période de l’Algérie ?
Mahrez et Aouar ont donné du sens à la seconde période algérienne.
Mahrez, c’est le joueur de décision. On peut discuter de son volume, de son activité sans ballon ou de son âge, mais quand il est rapproché de la surface, il reste capable de faire basculer un match. Ce qui est intéressant, c’est qu’il a moins été utilisé comme un ailier isolé sur la ligne. Il a davantage reçu dans les zones où il peut combiner, fixer ou finir.
Aouar, lui, a apporté du lien. Il a mieux occupé les espaces entre les lignes, il a porté le ballon au bon moment et il a permis de fluidifier l’animation. Son action sur le but de Mahrez illustre ce qu’il peut donner : une course juste, une fixation, puis une passe dans le bon tempo.
Il ne faut pas oublier Chaïbi non plus. Son positionnement plus bas sur certaines phases a permis à l’Algérie de mieux respirer au milieu, de connecter Bentaleb aux joueurs offensifs et d’éviter que l’équipe soit trop étirée.
Ce qui est intéressant, c’est que l’Algérie donne le sentiment de monter en puissance. Des joueurs cadres commencent à montrer leur meilleur niveau, ou en tout cas un niveau plus proche de ce qu’on attend d’eux. Et les joueurs en sortie de banc répondent présents. Dans un tournoi, c’est essentiel. On ne va pas loin seulement avec un onze. Il faut une dynamique, des relais, des solutions et des joueurs capables d’entrer sans faire baisser l’intensité.
C’est peut-être cela, le vrai signal positif. L’Algérie n’a pas seulement survécu à son premier tour. Elle donne le sentiment d’entrer progressivement dans son tournoi.
Une équipe dans les temps de son tournoi
Il faut replacer ce parcours dans une logique de tournoi. Dans un groupe avec l’Argentine, championne du monde, le premier match était le plus compliqué. Bien sûr qu’on peut regretter des choses, mais un faux pas contre le favori pouvait entrer dans le scénario.
Ensuite, il fallait gagner contre la Jordanie. L’Algérie l’a fait. Puis il fallait ne pas perdre contre l’Autriche. L’Algérie ne l’a pas perdu. On peut débattre du contenu, des déséquilibres, des buts encaissés ou de la gestion de certaines séquences, mais dans la planification globale du premier tour, l’Algérie est restée dans les clous.
C’est pour cela qu’il faut éviter les jugements à deux vitesses. Quand certaines nations avancent en calculant, en souffrant ou en arrachant des résultats, on parle de maturité de tournoi. Quand c’est l’Algérie, on bascule trop vite dans l’alarme.
Pourtant, cette équipe a fait ce qu’une équipe de compétition doit faire : survivre au match le plus dur, gagner le match obligatoire, puis ne pas perdre le match décisif.
Une exigence, oui. Une sévérité automatique, non !
Il ne s’agit pas de dire que tout va bien. L’Algérie doit mieux protéger la profondeur, mieux gérer certaines pertes, mieux défendre sa surface et mieux fermer un match quand elle passe devant aussi tard.
Mais l’analyse doit être équilibrée. On s’extasie parfois devant certaines nations qui gagnent difficilement, qui concèdent des occasions ou qui se font bousculer, mais on devient immédiatement alarmiste avec l’Algérie. Or, dans le jeu, cette équipe a montré des idées, des circuits, des ajustements et du caractère.
L’Algérie n’est pas parfaite, mais elle n’est pas incohérente. Elle mérite la même grille de lecture que les autres : de l’exigence, oui, mais pas une sévérité automatique. Elle a été bousculée, mais elle est revenue. Elle a été déséquilibrée, mais elle a su se rééquilibrer. Elle a connu des temps faibles, mais elle a souvent montré une capacité d’adaptation. Et dans une Coupe du monde, ce ne sont pas des détails.
Les équipes qui vont loin ne sont pas toujours celles qui brillent le plus dès le premier match. Ce sont souvent celles qui grandissent au fil du tournoi, qui corrigent, qui trouvent des ressources, qui font monter leurs cadres en puissance et qui découvrent des solutions sur le banc.
L’Algérie n’a pas encore tout maîtrisé. Mais elle avance. Et c’est déjà une information importante.


